Langue maternelle : la culpabilité silencieuse des parents pluriculturels
ans beaucoup de familles, une phrase revient souvent, parfois à voix basse : « J’aurais peut-être dû parler plus ma langue à mon enfant. » Cette phrase, beaucoup de parents pluriculturels la portent en eux. Parfois, ils ne l’ont jamais dite à personne mais elle est là, cette petite culpabilité silencieuse. Une culpabilité qui apparaît souvent plus tard, lorsque les enfants grandissent. Quand on se rend compte que certaines choses ne se sont pas transmises comme on l’imaginait.
Une culpabilité qui ne vient pas d’une seule histoire
Dans les parentalités pluriculturelles, les histoires sont très différentes.
Il y a les parents qui parlent leur langue maternelle, mais pas toujours avec aisance. Ils ont parfois peur de mal la transmettre, de faire des erreurs, ou de ne pas être assez légitimes.
Il y a les parents qui vivent dans un couple mixte.
Lorsque l’autre parent ne comprend pas cette langue, parler la langue familiale peut parfois créer une distance dans la conversation. Alors, naturellement, la famille se met à parler la langue commune.
Il y a aussi ceux qui ont eux-mêmes grandi loin de la langue de leurs parents.
Ils en comprennent quelques mots, mais ne se sentent pas capables de la transmettre.
Et puis il y a tout simplement les parents pour qui la vie quotidienne a pris le dessus : le travail, l’école, les devoirs, les amis, les activités… La langue du pays devient la langue la plus simple. Et un jour, on se dit :
« Peut-être que j’aurais dû faire plus. »
La peur de compliquer les choses pour son enfant
Une autre inquiétude revient très souvent chez les parents : Est-ce que parler plusieurs langues peut retarder le langage de mon enfant ? C’est une question que beaucoup de parents se posent. Certains ont entendu que le bilinguisme pouvait créer de la confusion.
D’autres ont peur que leur enfant mélange les langues ou parle plus tard. Alors, par prudence, certains parents choisissent de se concentrer sur une seule langue. Ils pensent simplifier les choses.
Mais avec le temps, il arrive que la question revienne : « Est-ce que j’ai fait le bon choix ? »
Pourtant, les recherches en linguistique et en neurosciences montrent que les jeunes enfants ont une grande capacité à apprendre plusieurs langues.
Le cerveau des enfants est particulièrement adaptable pendant les premières années de vie. Cela ne signifie pas que tout est toujours simple.
Mais cela montre surtout que les enfants sont capables de naviguer entre plusieurs langues, surtout lorsque ces langues sont présentes dans leur environnement.
Quand les enfants grandissent, les questions changent
La question de la langue réapparaît souvent à certains moments de la vie des enfants. Quand ils commencent à poser des questions sur leurs origines. Quand ils rencontrent leurs grands-parents. Quand ils voyagent dans le pays d’origine de leur famille. Ou simplement lorsqu’ils entendent une langue qu’ils reconnaissent sans vraiment la comprendre.
C’est souvent à ce moment-là que les parents ressentent un pincement. Comme si quelque chose aurait pu être transmis autrement. Mais la transmission culturelle ne se joue pas uniquement dans les premières années de vie.
Elle peut prendre des chemins inattendus.
La transmission n’est pas un moment unique
On imagine souvent la transmission comme quelque chose qui doit se faire dès le début. Comme une fenêtre qui se fermerait si on ne l’utilise pas à temps. En réalité, la transmission linguistique et culturelle est beaucoup plus souple que cela. Une langue peut revenir plus tard.
Parfois à travers :
une chanson
une histoire racontée par un grand-parent
un voyage
une curiosité de l’enfant lui-même
Il arrive même que ce soient les enfants qui redonnent vie à cette langue. Ils posent des questions. Ils demandent comment dire un mot. Et petit à petit, la langue retrouve sa place.
Ce qui fait vivre une langue
Les recherches sur le développement du langage montrent quelque chose d’important : ce qui aide un enfant à s’approprier une langue, ce n’est pas la perfection.
C’est la relation.
Les échanges du quotidien.
Les moments partagés.
Les histoires racontées.
Même quelques mots peuvent avoir une valeur très forte lorsqu’ils sont liés à un moment affectif.
Une langue ne vit pas seulement dans sa grammaire, elle vit dans les liens qu’elle porte.
Sortir de la culpabilité
Dans les parentalités pluriculturelles, la transmission ne suit presque jamais une ligne droite, elle se construit entre plusieurs cultures, plusieurs langues, plusieurs histoires familiales.
Il est facile de regarder en arrière et de se dire que l’on aurait pu faire autrement mais les décisions que les parents prennent à un moment donné sont toujours liées à leur réalité : leur énergie, leur environnement, leurs connaissances du moment.
Il n’existe pas de chemin parfait, ce qui compte le plus, ce n’est pas ce qui n’a pas été fait mais ce qui peut encore exister.
Une langue peut revenir et peut se transformer. Elle peut même renaître différemment dans la génération suivante. Parce que ce qui se transmet le plus profondément, ce n’est pas seulement une langue.
C’est une histoire. Et cette histoire continue toujours de s’écrire.